Prendre en compte l’intérêt des générations futures s’impose peu à peu dans les discours, sinon dans l’action : le changement climatique fait l’objet de multiples sommets et textes internationaux depuis le sommet de Rio, il y a plus de vingt ans ; le recyclage est à la mode et l’écologie un mouvement politique. Cette bonne volonté affichée ne passe toutefois pas l’épreuve des faits : la plupart des gens vivent dans l’instant, sans s’inquiéter de laisser aux générations à venir des dettes multiformes, budgétaires, écologiques, sociales. Et beaucoup, au Nord comme au Sud, sont d’accord avec Groucho Marx, quand il interroge : « Pourquoi devrais-je me préoccuper des générations futures ? Qu’ont-elles fait pour moi ? » Il n’est pas si simple de répondre à ces questions. Pour comprendre ce que nous devons aux générations futures, il nous faut raisonner par l’absurde et imaginer un monde où elles n’existeraient pas : un monde où il n’y aurait plus, sur toute la planète, la moindre naissance. Nulle part. Sinon, peut-être, la naissance de tous les enfants déjà conçus. Un tel choc aurait des conséquences immédiates, outre la fermeture de toutes les maternités : la fin de tout projet familial, de toute projection dans l’avenir. Vingt ans plus tard, les conséquences seraient bien plus terribles : environ le quart des humains d’aujourd’hui vivants aurait déjà disparu ; les derniers jeunes entreraient sur le marché du travail. On fermerait successivement toutes les écoles, tous les collèges, tous les lycées, puis toutes les universités. En conséquence, le nombre de travailleurs commencerait à baisser irrémédiablement. Pendant que le climat continuerait de se dérégler, le niveau de vie général chuterait inexorablement. Le financement des pensions de tous ceux, vivants aujourd’hui, qui seront alors en retraite, ne serait plus assuré ; on ne pourrait plus financer non plus les services publics ; on refuserait de rembourser les dettes, au détriment des prêteurs, ou alors on l’exigerait, au détriment des emprunteurs. Dans les deux cas, on ponctionnerait le patrimoine des épargnants qui n’aurait d’ailleurs plus de raison d’être conservé, puisqu’il n’y aurait personne à qui le transmettre. Avec le temps, les conséquences deviendraient plus noires encore pour les derniers survivants de nos contemporains. On assisterait à un déclin de plus en plus rapide du niveau de vie des derniers humains, qui devraient se battre pour survivre, dans un monde où de moins en moins de gens s’emploieraient à faire fonctionner l’économie, l’administration, le système de santé et les services publics. Puis, dans un monde de plus en plus en déshérence, les derniers humains, parmi les vivants d’aujourd’hui, se battraient pour rester le dernier survivant. Et ce qui est vrai pour la prochaine génération l’est aussi pour les suivantes, par continuité. Car c’est bien cela dont il faut prendre conscience : sans toutes les générations suivantes, la vie de tous les vivants d’aujourd’hui est condamnée à se terminer en enfer. La phrase de Groucho Marx ne peut donc convaincre que ceux qui sont victimes de la tyrannie de l’immédiat, qui ne pensent pas à ce que les générations futures leur apporteront d’essentiel dans les années à venir. Alors, par égoïsme au moins, par altruisme intéressé, protégeons le bien-être de nos descendants comme la prunelle de nos yeux. Et, pour cela, innovons, éliminons le gaz carbonique de notre énergie, réduisons nos dettes, devenons harmonieux. Comprenons que l’altruisme est une des dimensions les plus vitales de la rationalité. Et réciproquement. Telle est l’ambition de l’économie positive.